Rachid Taha
" L'usine, c'est pour mes enfants, la
musique, c'est pour moi ". Ainsi parlait un vétéran de la chanson et
sa formule, bien des artistes issus de l'immigration pouvaient alors
la reprendre à leur compte. En effet, dans les années 30, 40, 50 et
60, la plupart des vocalistes maghrébins étaient des amateurs
travaillant le jour dans des conditions souvent pénibles et jouant
le soir dans des cafés. De ces doubles vies ont jailli des chants
qui traduisent les différents " âges " de l'immigration et
constituent aujourd'hui une sorte de mémoire collective. De fait,
ces bardes au statut particulier ont bercé la solitude des migrants,
transmis le patrimoine de la communauté et participé à la
construction de nouvelles symboliques. Au fil du temps, le
répertoire et ses chantres se sont adaptés à d'autres configurations
et ont évolué parallèlement au devenir et à l'histoire de
l'immigration sur plus d'un demi-siècle.
Enfants et petits enfants de la première génération d'immigrés,
celle qui a vécu au rythme assourdissant du marteau-piqueur et du
bruit des carrosseries, ont su par la suite répercuter en arabe, en
berbère ou en français cette identité plurielle forgée dans la
douleur et les brûlures de la nostalgie. Mais pour l'essentiel, ceux
qui ont accompagné les premiers pas de l'immigration, à travers
l'écho de leurs mélodies et de leurs propos reflètant les vicissitudes
d'une époque, n'existent plus pour les jeunes générations qu'à
travers quelques noms et quelques refrains.